Nous sommes très solides. C’est vrai. Beaucoup plus solides que nous ne pensons, ou disons l’être. Indéracinablement attachés à notre prétendue présence sur cette planète qui tourne sans en avoir l’air. Nous sommes solides, mais il suffit qu’une lettre — rien moins que d’affaires — tarde à venir se faire déchirer, pour que s’écroule, comme termitée, notre armoire affective. Nous ne changeons pas d’amis comme de chemises, non, mais c’est la note à payer qui nous retient. Note sensible. Car nous souffrons assez peu, avec raison, de salir nos cols de chemise. Mais nos cols d’amitié, quel martyre ; quel salut à l’absurdité de se croire aimé, de croire qu’on aime. Que la susdite lettre arrive enfin, que l’ami avoue avoir été très pris, et allez, on réembarque. Quel jeu de massacre ! Nous nous préparions déjà, insectes que nous sommes, à ne plus devoir compter sur ce compagnonnage, nous avions déjà prévu les sens interdits, les routes désormais impraticables, et puis voilà. Tout est à refaire.
Georges Perros, « Feuilles mortes », Papiers collés (3), Gallimard, pp. 277-278.
Pourrai-je jamais entrer en relation avec la vie ?
Georges Perros, « Feuilles mortes », Papiers collés (3), Gallimard, p. 260.
La réponse n’est pas hors du texte ou dans le texte. Elle est le texte.
Georges Perros, Papiers collés (3), Gallimard, p. 95.
Moins je mens, plus je rougis.
Georges Perros, Papiers collés (1), Gallimard.
Il y a… notre corps, pile, usine, dont nous ne pouvons prévoir ni les décisions ni les choix. Nous transbahutons un secret absolu, et qui s’en croit maître mourra par intérim. J’entends, vivra de même.
Georges Perros, Papiers collés (3), Gallimard, p. 104.
Il n’y a pas d’endroit agréable, puisque notre corps nous empêche de sortir.
Georges Perros, Papiers collés (2), Gallimard, p. 30.
En amour, tout s’annule au fur et à mesure. Tout est à refaire à chaque instant. Deux amants sont hors du temps. Suspension de l’horaire. La mort ne retrouvera nulle part ces heures qui lui furent signalées. Elle déménagera tout, mais en vain cherchera le temps d’amour, qui est son sosie.
Georges Perros, Papiers collés (1), Gallimard, p. 31.
C’est un peu comme si, la mort nous attendant dans l’escalier, il fallait vite trouver ce qui va constituer un souvenir de la vie dans l’éternité de la planche.
Georges Perros, Papiers collés (3), Gallimard, p. 20.
Autrement dit, vivre, c’est espérer vivre, c’est attendre. S’attendre à vivre.
Georges Perros, Papiers collés (1), Gallimard, p. 44.
L’écriture c’est passer le temps.
La musique c’est le faire passer.
La peinture c’est l’effacer.
Georges Perros, Papiers collés (3), Gallimard, p. 15.
Homme qu’un désastre habite
Mes vœux de nulle saison
Ne se soucient. Ma prison
Ce corps qu’un feu noir excite
Rien n’en peut changer le sort
Sinon toi, mort de ma mort.
Georges Perros, Poèmes bleus, Gallimard.