Lire est de même se retirer du monde, peu ou prou, s’approcher de la fontaine, traiter de pair à compagnon avec la nuit. « Je n’y suis pas », dit l’homme qui lit : je suis sorti de moi par l’œil, le souffle et la virgule, ce corps n’est celui de personne, respectez-le comme tel, vous avez raison d’avoir peur. Toute phrase est une clef des champs. Mais les champs sont à leur tour autant d’incipit, les bois des guillemets, dans cette ferme abandonnée nous aurions bien tort de ne pas reconnaître une victime, encore une, de la concordance implacable des temps. Je parle d’une source : c’est une source qui parle.
Renaud Camus, Onze sites mineurs pour des promenades d’arrière-saison en Lomagne, P.O.L., p. 23.
Averse nocturne
il pleut sous le réverbère
mille gouttes rebondissent
touche ton radiateur
hmm sens comme il est chaud
puisque tu donnes ta vie
pour n’être pas
sous le réverbère
Jean-Pierre Georges, Je m’ennuie sur terre, Le Dé bleu, p. 71.
La démagogie s’introduit quand, faute de commune mesure, le principe d’égalité s’abâtardit en principe d’identité.
Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre.
Le château de Saint-Cricq sert aux réceptions de la municipalité d’Auch, à des promotions, des apéritifs, des conférences de presse, des arbres de Noël. Du coup il se désigne trop lui-même, il a des parkings, des panneaux d’accueil, des parcours fléchés. C’est dommage, parce qu’il est très beau. Ce qui se montre se perd.
Renaud Camus, Le département du Gers, P.O.L., p. 58.
Qu’importe d’ailleurs : si on marche, c’est que quoi faire d’autre. Je n’aime pas du tout qu’on m’arrête par le coude, qu’on me demande ce qu’il en est du bonheur : j’en ai ma part, je ne suis pas sûr qu’elle me serve tant.
François Bon, « Ce qu’il en est du bonheur », Tumulte, Fayard, p. 462.
Il ne m’est pas désagréable, non, de me retrouver au même point qu’hier ; cela veut aussi bien dire qu’hier contenait l’annonce d’aujourd’hui, et aujourd’hui celle de demain, et de tous les jours de ma vie. Et la nuit que j’ai passée dehors, c’est une ornière beaucoup trop creuse pour ne pas exister depuis longtemps ; voilà pourquoi je dis que je l’ai rêvée : je n’avais qu’à suivre l’ornière, comme on se laisse dormir. Je ne m’attends pas à mourir bientôt, mais je pense que je ne sortirai pas de cette ville ; elle est devenue mon jour et ma nuit ; je ne la connaîtrai peut-être jamais mieux que maintenant, où je suis immobile dans ma chambre, et pourtant j’écoute et je regarde comme si quelque chose de plus que ce que je connais pouvait m’apparaître d’un instant à l’autre.
Henri Thomas, La nuit de Londres, Gallimard, pp. 126-127.
Fausses beautés qui tant troublèrent notre chair
fausses beautés qui tant, un jour, nous furent chères
pénélopes usées, juliettes avachies
— aviez-vous eu pitié du voyageur ? A-t-il
eu pitié de vos chairs molles et misérables
ô mal-aimées ? flottant sur l’eau comme des algues
sœurs des brouillards verdâtres et des fanaux douteux
— vies sans importance !
— parapluies oubliés !
Benjamin Fondane, « Ulysse », Le mal des fantômes, Verdier, p. 60.
Je traîne en attendant l’heure dans le premier hall à droite, dans la gare d’Austerlitz. Au-dessus des grandes portes aux arcades monumentales, comme une épigraphe romaine ayant subi la damnatio, les larges inscriptions BUFFET, BAGAGES ont été effacées dans la pierre. Comme une suite à la fermeture des petites gares dans les campagnes.
Emmanuelle Guattari, Ciels de Loire, Mercure de France, p. 129.
Il fait beau et je ne suis pas à l’unisson.
Pierre Bergounioux, « mardi 3 mai 2016 », Carnet de notes (2016-2020), Verdier, p. 90.
Le bonheur est faux tandis que le malheur est vrai. Il faut en avoir conscience pour s’orienter convenablement dans l’existence. Après, bien sûr, la question est de savoir à quel point on aime la vérité…
Olivier Pivert, « Bonheur toujours », Encyclopédie du Rien. 🔗